Notre Saint Père nous a proposé un idéal élevé : devenir des « coopérateurs de la Vérité ». Nous nous identifions à ce nom, qui est proposé par Calasanz pour définir notre identité. Bien sûr, il n’est pas seulement à nous. Par exemple, le Pape Benoît XVI lui-même l’a utilisé dans sa devise épiscopale, mais sans l’adjectif « idéal » ou « authentique » que Calasanz a toujours placé devant lui. Mais, même s’il n’est pas seulement à nous, il est absolument à nous, et il doit nous aider à nous comprendre, à nous présenter et à marcher vers l’idéal proposé par le fondateur.

Ce nom se trouve dans le troisième paragraphe du Proemium que Calasanz rédige pour présenter ses Constitutions. Il est bon de lire l’intégralité du Proemium pour comprendre l’intention du fondateur, et il est essentiel de replacer la proposition calasanctienne dans le contexte de ce troisième paragraphe. Ici, Calasanz nous présente l’une des contributions les plus fécondes et les plus inspirantes, en tant que fondateur, de ce qu’est l’identité piariste : nous sommes des « coopérateurs de la Vérité ». Nous sommes des collaborateurs dans la mission du Christ, des collaborateurs de l’Évangile. Nous collaborons avec le Seigneur. Sans doute inspiré par le verset 8 de la troisième lettre de Jean (l’éloge de Gaius), Calasanz nous donne un nouveau nom, qui définit très essentiellement ce que nous sommes et ce que nous sommes appelés à être.

1-Coopérateurs de la Vérité.

Vérité ou vérité ? Les traductions que nous utilisons utilisent les deux versions de manière interchangeable : vérité en majuscule (se référant au Christ) et vérité en minuscule. Nous vivons et annonçons la vérité (le message profondément humanisant et épanouissant de l’Évangile, cette vérité qui nous rend libres[1]), dans la fidélité à la Vérité. Nous annonçons la parole dans la fidélité à la Parole. C’est pourquoi notre proposition éducative ne peut jamais diminuer le message de Celui qui nous envoie.

Tout aussi intéressantes sont les clés à partir desquelles Calasanz nous propose d’être des « coopérateurs de la Vérité ». Ce sont trois nuances très suggestives.

1. Le premier est très calasanctien, très en phase avec son âme : ce n’est que par l’humilité que nous pouvons être ce que nous voulons être. L’humilité que propose Calasanz n’est pas seulement un trait de caractère, un trait de personnalité de chaque personne. C’est une attitude spirituelle, profondément spirituelle, parce qu’elle se fonde sur la conviction que nous ne sommes pas dignes de l’appel du Seigneur ni de la vocation que nous avons reçue.

2. Ceci est clair dans cette deuxième nuance : seul Dieu peut nous transformer en coopérateurs de la Vérité. Nous devons attendre de Lui l’aide dont nous avons besoin, les moyens nécessaires. L’initiative est à Dieu, la mission est à Dieu, et ce n’est qu’à partir de son amour que nous pouvons répondre, seulement avec l’aide de Dieu. Cette conviction de Calasanz, comprise par le fondateur à partir d’une profonde vie de prière, illumine notre vocation.

Il est vrai que nous devons nous former à notre mission, et que tous les moyens sains de formation et d’apprentissage que nous utiliserons nous aideront dans notre tâche, mais il y a quelque chose de plus fondamental : nous deviendrons d’authentiques piaristes à partir d’une expérience sincère et honnête de notre relation spirituelle avec le Seigneur, de notre sentiment d’envoi et de notre compréhension que ce n’est qu’à partir de cette expérience de foi que nous pouvons être piaristes.

3. Et la troisième caractéristique intéressante est la manière dont Calasanz présente notre identité : « devenir ». La traduction proposée par nos Constitutions actuelles se lit comme suit : « nous transforment en authentiques coopérateurs de la Vérité ». En d’autres termes, nous sommes confrontés à une tâche qui dure toute une vie. Nous n’arrivons pas à posséder une identité complète ; nous la cherchons, nous prions pour elle et nous y travaillons, en faisant des pas, petit à petit, dans ce processus de transformation. Jour après jour, tous les jours, jusqu’à la fin.

Cette manière de comprendre la vocation est très précieuse et exigeante pour chacun de nous : nous sommes en chemin, et ce chemin dure toute une vie. Je crois que nous devons nous rappeler à nouveau la valeur transformatrice du jour après jour, de la vie quotidienne, du sens de la   fidélité avec lequel nous faisons les choses, de l’expérience quotidienne de la communauté, de la mission, de la prière, de la formation. Nous sommes le résultat de notre quotidien, et c’est dans ce quotidien que nous façonnons notre identité la plus profonde.

2-La récolte la plus fructueuse

Parallèlement à ces nuances de la définition du Piariste comme « Coopérateur de la Vérité », Calasanz souligne l’ampleur de l’entreprise à laquelle le Seigneur nous a envoyés : nous sommes face à une moisson des plus fertiles. C’est un superlatif, l’un de ceux que Calasanz aime utiliser pour mettre en valeur sa pensée. Les résonances de Mt 9, 37-38 sont claires. Le contexte de cette déclaration calasanctienne est donc clairement vocationnel. Il y a beaucoup de travail, beaucoup de besoin d’ouvriers pour cette moisson, beaucoup d’enfants sans personne pour les accompagner sur leur chemin, sans personne pour les aider à grandir, sans personne pour leur offrir le pain de la foi et de l’éducation.

C’est notre mission, et dans ce domaine nous sommes envoyés par Dieu pour travailler : l’éducation évangélisatrice des enfants et des jeunes, en particulier des plus pauvres. C’est un champ infini, inépuisable. Le texte de l’Évangile qui inspire Calasanz nous rappelle que nous devons demander au Seigneur d’envoyer de nouveaux ouvriers à sa moisson.

Je ne pense pas que ce soit forcer le texte d’affirmer que le travail vocationnel, l’effort pour que l’appel de Dieu atteigne le cœur des jeunes afin qu’ils puissent un jour, si Dieu le veut, être piaristes, est à la base de ce message du fondateur.

C’est pourquoi je crois que nous devons être convaincus que les Écoles Pies, qui ne sont pas une fin en soi, sont un instrument du Royaume et un instrument très précieux. Nous oublions parfois que travailler à l’édification de l’Ordre, et le faire sous cet aspect aussi essentiel que l’intégration de nouveaux jeunes qui veulent donner leur vie en tant que religieux et prêtres piaristes, est un formidable moyen de faire en sorte que les Écoles Pies puissent continuer à offrir leur contribution à la promotion du Royaume de Dieu.

Je crois que nous sommes confrontés à un défi spirituel, un défi qui a à voir avec notre façon de comprendre notre vocation. Tirer toutes les conséquences de cette façon de penser devient un chemin très riche de discernement et d’enrichissement de notre façon de vivre, de travailler et de décider. Nous devons faire en sorte que cette « spiritualité de la construction des Écoles Pies » imprègne toutes les facettes de notre vie. Et nous devons le faire pour des raisons missionnaires, parce qu’il n’y a rien de plus apostolique que d’appeler à être apôtres.

Il est essentiel d’être conscient que nous construisons les écoles Pies avec beaucoup de personnes. Avec les Fraternités, avec ceux qui partagent la Mission, avec ceux qui s’identifient à Calasanz, avec tant de collaborateurs. Le sentiment de « construire avec les autres » nous aide à nous situer.

3-Les Constitutions.

Enfin, Calasanz nous dit qu’il est arrivé à la conclusion que tout ce qui est en train de naître au cœur des Écoles Pies doit être consolidé et doté d’une structure et d’une organisation qui garantissent sa pérennité. Le fondateur utilise le verbe « cimenter ». Il veut assurer, définir, concrétiser, accompagner, garantir la fidélité et l’authenticité de la vie.

La mission est si grande, ce que Dieu inspire dans nos âmes est si important, que nous devons lui donner une stabilité durable. C’est pourquoi nous avons besoin des Constitutions, d’un document clair qui explicite, et qui le fasse de manière précise et normative, ce que nous sommes appelés à vivre. 

En fait, le bref fondateur[2] confie déjà à Calasanz l’élaboration des Constitutions. Dans la conscience ecclésiale, il est très clair qu’un charisme doit être organisé pour être fécond et durable. Et c’est ainsi que Calasanz l’a compris. Les Constitutions expriment le charisme, le mode de vie et la mission que le fondateur veut pour ses enfants, mais toujours conditionnées par le contexte et la culture du moment où elles sont élaborées. Non seulement c’est normal, mais c’est bon et sain. Mais il y a des moments historiques où l’Église, qui est dépositaire des charismes, comprend qu’il y a des conditions si nouvelles qu’il faut revoir ce qui a été consolidé. Et c’est ce qui s’est passé après le Concile Vatican II. Nos Constitutions actuelles ont une dynamique de stabilité profonde, ainsi qu’une formidable capacité à nous interpeller. C’est la valeur des Constitutions.

Il y a un défi qui nous attend : le développement d’une « culture constitutionnelle ». Je crois que l’Ordre est en train de le comprendre et de le développer. Mais il reste encore un long chemin à parcourir. Cette « culture constitutionnelle » exige une connaissance plus approfondie du texte et de ses soulignements, afin de pouvoir développer, peu à peu, une « culture d’Ordre » qui permette de vivre, avec une authenticité croissante, ce que proposent les Constitutions.

Dans toutes les retraites spirituelles que j’ai avec les jeunes religieux adultes tout au long de la Visite Générale que nous menons, le défi de l’approfondissement des Constitutions apparaît, de manière personnelle et communautaire. Je pense que nous sommes face à une opportunité que nous devons savoir exploiter.

J’aimerais donner deux petits exemples, parmi tant d’autres, que nous pouvons analyser, qui peuvent nous aider à comprendre la nécessité que nous avons de développer une « culture constitutionnelle ».

Le premier a trait à la vie communautaire. Prenons, par exemple, les « réunions communautaires ». Les Constitutions proposent ces objectifs à nos réunions communautaires : construire des communautés authentiques ; le discernement des grandes questions ; le développement de la coresponsabilité et de l’action commune ; notre capacité à revoir ce que nous vivons et à l’améliorer[3]. Cependant, dans de nombreuses communautés, cette médiation très importante de « construction de la fraternité piariste » n’est pas prise en charge. N’avons-nous pas besoin d’un processus d’apprentissage de la vie communautaire, afin de développer – culturellement – notre dimension de vie en commun ? Ce n’est qu’un exemple de ce que signifie développer une « culture constitutionnelle ».

Le deuxième exemple que je voudrais citer est la réflexion offerte par les Constitutions sur la formation des religieux piaristes. La lecture de ces paragraphes est très éclairante pour comprendre le grand défi de la Formation Initiale. D’une manière particulière, nos Constitutions nous rapprochent du profil du formateur et des clés à partir desquelles nous devons comprendre le processus de formation[4]

Le défi proposé par Calasanz à tous ses enfants est fort, clair, motivant et profondément renouvelant : « devenir d’authentiques Coopérateurs de la Vérité ».  Prenons soin et vivons cette façon de comprendre notre identité et notre mission.

Recevez une étreinte fraternelle.

P. Pedro Aguado Sch.P.

Père Général

[1] Jn 8, 32 : « Soyez fidèles à mes paroles, et vous serez mes disciples. Tu connaîtras la vérité, et la vérité te rendra libre.

[2]J.M. LESAGA, M.A. ASIAIN, J.M. LECEA: « Documentos fundacionales ». Ediciones Calasancias, Salamanque 1979, page 23. 

[3] Constitutions des Écoles Pies 32, 134, 165 et 167.

[4] Constitutions des Écoles Pies 104 et 107.