J’écris cette lettre fraternelle en plein processus de réflexion sur les grands noyaux qui seront travaillés à notre prochain Chapitre Général, et peu de temps après avoir participé à l’assemblée de la Fraternité Générale Piariste, qui s’est tenue en ligne en raison de la situation de pandémie que nous vivons. Dans les deux contextes, nous parlons du processus de croissance que nous vivons, et nous sommes heureux de savoir que, dans divers contextes des Écoles Pies, de plus en plus de jeunes qui veulent être religieux sont incorporés, ou que l’Ordre s’étend peu à peu dans de nouveaux contextes et dans de nouvelles missions. Nous sommes profondément heureux parce que notre mission est de servir, et tout ce que nous faisons et vivons sera toujours inférieur aux besoins et aux défis que nous avons. Nous sommes heureux de grandir petit à petit.

Mais je crains que nous soyons tentés de ne comprendre la croissance que comme une question quantitative, d’être un plus grand nombre de personnes ou d’être dans de nouveaux endroits. C’est pourquoi je voudrais vous inviter à réfléchir sur d’autres critères qui pourraient nous aider à valoriser notre croissance- ou à la contester – en plus de la croissance purement quantitative, celle-ci étant importante, comme c’est logique.

Je m’inspire du texte de l’Évangile de Luc dans lequel on dit que Jésus, enfant, grandissait. On dit que cet enfant grandissait « dans la maturité, la sagesse et la grâce devant Dieu et les gens[1]». Je veux m’appuyer sur ce texte pour réfléchir, avec vous, sur ce que signifie « grandir comme Dieu le veut ».  Qu’est-ce que cela signifie pour les Écoles Pies grandir dans la maturité, la sagesse et la grâce devant Dieu et les gens ? Quelques réflexions simples sur chacune d’elles.

MATURITÉ

Que signifie « grandir en maturité » ?  Il ne fait aucun doute qu’il existe de nombreuses façons d’aborder ce défi. J’ai choisi seulement quatre aspects, toujours en pensant à notre réalité. Je pense que tous les quatre nous aideraient beaucoup à grandir dans la maturité que Calasanz voulait pour notre Ordre.

Clarté dans son identité et son projet. C’est un premier point, et c’est essentiel. Un groupe, une communauté, un Ordre religieux pourra grandir s’il est clair sur ce qu’il est et sur ce qu’il est appelé à être. Tout ce que nous faisons pour approfondir notre identité, pour mieux connaître la proposition du fondateur et sa mise à jour, pour vivre avec plus de qualité notre charisme, pour renforcer tous les dynamismes de vie que nous avons consolidés tout au long de notre longue histoire, tout cela va nous aider.

Nous avons beaucoup de jeunes en formation qui ont le droit de vivre une identité claire, et ce n’est pas seulement une question de temps. C’est une option qui doit être travaillée. Nous avons des présences très jeunes, qui ont besoin de références claires et piaristes pour grandir. Nous avons des démarcations très consolidées qui doivent ouvrir un processus de « plus grande contribution identitaire » à l’ensemble des Écoles Pies. Nous avons un trésor calasanctien à approfondir, promouvoir, publier et offrir. Il y a beaucoup de travail à faire. Dans ce sens, la Congrégation Générale vient de créer un nouveau département de la Curie Générale sur « l’identité et le charisme calasanctien ».

Durabilité. C’est l’un des défis dont nous parlons le plus. Le concept de « durabilité intégrale » entre lentement parmi nous et nous fait réfléchir. Il y a des dynamismes sociaux qui ne dépendent pas de nous et qui nous compliquent et nous affaiblissent (choix politiques, crises économiques, pandémie, etc.). Mais il y en a d’autres qui dépendent de nous et auxquels nous devons faire face : travailler à partir de projets ; équipes de direction; accroître notre collaboration interne; processus de participation; l’impulsion des « clés de vie »; accroître notre capacité à obtenir des ressources externes; travailler en réseau et tisser des filets; convoquer; former les jeunes à partir de cette mentalité; impulsion de la Fraternité, etc. 

Capacité d’engendrer. La capacité d’engendrer la vie est propre à la maturité. Cela a toujours été le cas dans l’Ordre. La maturité des provinces est ce qui les a rendues capables non seulement de soutenir et d’accroître leurs propres réalités, mais aussi d’ouvrir de nouvelles présences dans divers endroits du monde. Grâce à cette mentalité, notre Ordre est aujourd’hui avec de nouvelles possibilités de vie et de mission. Nos jeunes comprennent très bien cela. Ils savent qu’ils ne sont pas venus à l’Ordre juste pour soutenir ce que nous avons. Ils l’aiment et l’admirent. Notre réalité est le fruit du travail et du courage de nos aînés, et ils en sont reconnaissants et engagés dans leur développement. Mais ils se sentent appelés à donner de nouvelles réponses. C’est très bon, c’est un don que nous devons savoir accompagner.

Dynamismes de vie. Notre précédent Chapitre Général a apporté une grande contribution à l’ensemble des Écoles Pies en approuvant les neuf « clés de vie » qui ont tracé le chemin du sexennat qui se termine. Elles ne sont pas épuisées, loin de là. Nous devrons continuer à y travailler, à la recherche de nouvelles pistes d’avancement. Il est clair que certaines vont apparaître, qui seront travaillées par le chapitre. Parmi elles, les processus propres à la  synodalité, les espoirs des jeunes, le renouvellement de la « culture d’Ordre », etc. Nous vivons une époque très riche. Nous devons veiller à ce que les problèmes et les difficultés ne cachent pas les appels que nous recevons et auxquels nous devons répondre. Ce n’est pas entre nos mains de « garantir la maturité », mais ce qui est entre nos mains, c’est de « poser les conditions pour que la maturité soit possible ». Et c’est le défi de nos « clés de vie ». 

SAGESSE

Qu’est-ce que cela signifie grandir dans la sagesse ? Il est très bon de « donner des noms concrets »au défi de « grandir dans la sagesse ». Je suis sûr que vous pourriez tous apporter des moyens très riches et pluriels de relever ce défi. J’aimerais apporter quatre possibilités.

Formation ouverte. La formation reste essentielle. Pas seulement l’initiale, mais celle de toute une vie. Seule une formation claire et ouverte à la réalité dans laquelle nous vivons, qui nous permet de la comprendre et de la surmonter en la transformant, seule cette formation nous permettra de « grandir dans la sagesse ». Il reste beaucoup à faire : améliorer la formation de nos jeunes en philosophie, théologie, pédagogie et, en général, dans les études civiles; prendre soin et utiliser les bibliothèques; lire; publier; offrir des études de spécialisation; encourager la formation à l’intérieur des communautés; langues; participation à la vie ecclésiale et sociale; création de contributions éducatives, etc. 

Lecture de la réalité. Il ne fait aucun doute que notre fondateur était un maître dans cette dimension de la sagesse: savoir lire la réalité dans laquelle il vivait en se laissant interpeller par elle et en cherchant le moyen de la transformer. Ce n’est qu’à partir de ces dynamiques que nous pourrons, en tant que piaristes, continuer à être utiles au monde où nous vivons. Les visions partielles, à court terme ou désincarnées, ne sont pas dignes des enfants de Calasanz. Il sera bon d’approfondir tout cela. Et une bonne façon de le faire est de chercher à faire de nos communautés, en vérité,  des espaces d’écoute de la réalité. Dieu parle aussi à travers les luttes et les aspirations des personnes, des femmes et des hommes de notre temps.

Écoute de l’Esprit et discernement évangélique. C’est là que réside l’une des dimensions centrales de la sagesse dans laquelle nous sommes appelés à grandir: apprendre à discerner ouverts  à l’Esprit Saint. Le discernement est loin des luttes idéologiques ou de la défense de nos propres positions. De même, on est loin de la simplification des décisions par de simples mécanismes de majorité. Si notre Seigneur avait soumis au vote de la communauté – sans discernement serein et calme – la décision de « monter à Jérusalem pour y faire face », le résultat[2]aurait probablement été négatif. Il sera bon de tourner autour de ce défi précieux et passionnant.

Promouvoir une « culture d’Ordre » qui nous aide à être dans une dynamique de changement et de conversion. La « culture d’un Ordre religieux » est constituée par le dynamisme et les modes d’action qui se consolident au fil du temps et qui deviennent stables. Mais si nous n’y introduisons pas la capacité de les transformer, si nous ne prenons pas de décisions permettant d’accroître notre capacité de changement et d’évolution, nous aurions le risque de tomber dans le « toujours on a fait ainsi ». Et ce n’est pas sage.  Nous ne pouvons pas transformer notre « culture » en « toujours on a fait ainsi ». 

LA GRÂCE

La grâce est un don de Dieu. Mais c’est aussi le fruit d’un mode de vie. De la combinaison des deux dimensions, nous pouvons nous poser la question de « ce que signifie grandir en Grace ».

Vivre de la foi et de la centralité du Seigneur. Il ne fait aucun doute que l’expérience de la centralité du Seigneur Jésus dans notre vie est ce qui va nous aider à grandir dans cette précieuse dimension de la vie de tout chrétien qui est de « rendre transparent la présence de Dieu ». Nous devons retrouver la conviction que nous sommes appelés à être saints. Nous devons perdre la peur de le dire et de le partager: ce que nous faisons et ce que nous vivons, nous le faisons et nous le vivons, la gloire de Dieu et l’utilité du prochain. Mais parfois, nous n’en sommes restés  qu’avec la  première ou la deuxième partie de la devise de Calasanz,qui est une  unité. Il sera également bon que nous réfléchissions un peu sur cette question.

Capacité d’apporter la Voie. Nous sommes des disciples de Celui qui a dit « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Cette affirmation du Seigneur doit inspirer notre service aux enfants et aux jeunes : nous sommes ici pour leur offrir des chemins qui les rapprochent du Christ et qui les emmènent à Lui. Et nous ne le ferons que si nous les parcourons avec eux.

Capacité d’apporter la Vérité. La Vérité dont nous sommes porteurs n’est pas de ce monde, ni très comprise ni valorisée par lui. Mais nous sommes ses coopérants. Et cela passe par beaucoup de dynamismes, du défi personnel de « vivre en vérité », sans mensonges – je dois reconnaître avec douleur que ce n’est pas toujours le cas chez tous les frères, et qu’il y a parfois des « backrooms » qui  nous rendent  opaques- au grand et définitif d’offrir toujours la Vérité de l’Évangile, la proposition chrétienne, sans l’abaisser ou l’adapter aux courants culturels ou dominants du moment. Et ils ne sont faciles ni l’un ni l’autre, l’un parce que nous sommes pécheurs, et l’autre parce que la tentation des « applaudissements » est toujours très attrayante.

Capacité d’apporter la Vie. Qu’est-ce que l’éducation, mais une offre de vie? Qu’est-ce qui donne pleine identité et sens à notre mission? Je le dirai de manière synthétique et claire: les questions et les recherches les plus profondes des jeunes ne peuvent être répondues que par Celui qui est la réponse. Nous ne sommes pas ici uniquement pour « préparer les jeunes à trouver leur place dans le monde », mais pour leur permettre de le transformer et de les inspirer à dépasser leurs limites, en les aidant à souhaiter la plénitude de la vie éternelle. Parfois, nous restons sur des propositions à court-terme qui ne sont pas mauvaises, mais qui sont profondément incomplètes.

DEVANT DIEU ET LES PERSONNES

Les Écoles Pies marchent dans l’histoire « devant Dieu et les gens ». Accroître cette prise de conscience peut nous aider à intégrer certaines options qui frappent à nos portes. Je cite simplement quelques exemples : admettre que nous devons « rendre compte » (accountability) du témoignage que nous offrons et de la qualité avec laquelle nous travaillons ; nous laisser interpeller par la communauté chrétienne, par les familles, par les jeunes, par le monde éducatif, etc.; vivre à partir d’une capacité sincère d’autocritique les décisions que nous prenons et le chemin que nous parcourons, etc. Nous vivons dans le monde, nous sommes une institution ecclésiale, nous avons une proposition éducative, les gens ont le droit de croire ce que nous disons en voyant ce que nous vivons. Ceci est aussi grandir.

C’est pourquoi nous devons faire un Chapitre Général qui nous aide dans le processus de  « grandir comme Dieu le veut »,  et qui puisse offrir à l’Ordre un mot sur la centralité du Seigneur dans notre vie, sur le piariste dont nous avons besoin, sur les défis que nous avons à relever pour faire une meilleure École Pie et sur la mission – irremplaçable – que nous avons. Ce sont les grands noyaux de notre Chapitre.

Recevez une étreinte fraternelle.

P. Pedro Aguado Sch.P.

Père Général

 


[1] Le Lc 2, 52

[2] Le Lc 9, 51