Salutatio 05 – Décembre 2025

Chers frères et sœurs piaristes,

Nous commençons cet Avent encore remplis de la joie que nous a laissée la récente célébration du patronage de saint Joseph de Calasanz dans nos œuvres et nos communautés. Ce fut une semaine radieuse, vécue avec nos élèves et aussi au sein du Mouvement Calasanz, qui cette année nous offre un slogan aussi simple que décisif : Ta racine.

C’est un mot simple mais décisif, car il invite à regarder vers l’intérieur. Un mot adressé aux jeunes, mais qui touche toute la vie de l’Ordre. Un mot simple, mais doté d’une force spirituelle immense.

Car la racine nourrit et soutient. Et ce sont aussi, pour chaque Piariste, pour chaque présence, pour chaque Démarcation, les deux tâches que nous ne pouvons jamais négliger : nourrir ce qui nous donne la vie et soutenir ce qui nous permet de rester fidèles.

La racine comme lieu de vérité

Nous vivons souvent en surface : activités, urgences, déplacements, décisions, tâches. La racine nous invite à aller en profondeur, à retrouver le sens, les raisons, les priorités et les orientations. La vie spirituelle fonctionne comme un arbre. Elle ne croît vers le haut que si elle croît vers le bas.

Dans la lettre que j’ai écrite pour le Mouvement Calasanz, je leur ai partagé cette anecdote : en visitant une de nos fermes-écoles à Karang (Sénégal), j’ai appris quelque chose qui est ensuite devenu pour moi une intuition spirituelle. Un professeur m’a dit : On n’arrose pas un arbre au pied du tronc. On l’arrose sous la couronne extérieure de la ramure, là où les racines les plus récentes absorbent réellement l’eau. Et j’ai pensé : que de fois nous essayons de nous nourrir là où nous ne le devrions pas ! Nous arrosons là où nous le pensons… mais pas là où c’est nécessaire.

La racine est discrète, silencieuse et invisible, et pourtant tout se joue là. C’est le lieu où Dieu parle ; où la vocation (ce qui ne change pas, même quand tout change) se purifie ; et où la mission qui nous anime se rallume.

L’Avent est un temps de soif. Parfois nous traversons une sécheresse intérieure, la fatigue ou la dispersion. Ce n’est pas le signe d’une distance par rapport à Dieu ; c’est, bien souvent, la reconnaissance humble que nous avons besoin de revenir à la source. La soif spirituelle est un don, car elle oriente le cœur vers l’eau vive. La racine sait toujours où se trouve la source ; la surface, non. La bonne terre donne à la racine la profondeur où la Parole trouve l’espace pour germer.

Quelle partie de ma vie risque de devenir superficielle parce que je ne la laisse pas toucher la terre de l’essentiel ?

La priorité de l’invisible

Dans un monde fasciné par ce qui est visible, rapide, efficace et spectaculaire, Dieu travaille toujours dans l’invisible.

Calasanz le savait aussi. Son œuvre est née dans ce qui passait inaperçu, dans la discrétion d’une vie laborieuse, dans la prière silencieuse et dans une confiance radicale en Dieu. Le bruit est peut-être venu après, lorsque ses élèves et anciens élèves ont commencé à transformer la société, en bouleversant l’ordre établi : ce fut le véritable fruit de l’école calasanctienne.

Les Écoles Pies sont nées d’une racine pauvre et cachée… mais très profonde. Notre tentation aujourd’hui est de croître en volume, en présence ou en activité et, sans nous en rendre compte, de nous rétrécir en intériorité.

La vie piariste ne se soutient que si la racine continue de s’approfondir dans la prière qui nous dépouille, dans la fraternité qui nous humanise, dans la pauvreté qui nous dignifie, dans la mission partagée qui enrichit notre charisme et dans le contact avec les petits qui nous évangélisent.

Le Psaume 36[1] nous avertit avec un langage surprenant et réaliste : « Les méchants seront déracinés, mais ceux qui espèrent dans le Seigneur posséderont la terre. » Il ne parle pas de châtiments, mais de réalités : celui qui perd la racine finit par disparaître. Il perd le contact avec la terre, avec la vérité, avec les autres. Il perd sa consistance. Les justes (ceux qui vivent enracinés en Dieu, dans la miséricorde, dans la justice) posséderont la terre. Non pas une terre géographique – il vaut toujours la peine de le rappeler dans ce monde rempli de conflits – mais la terre du Royaume, qui est la Terre-pour-tous, où règnent la paix, la fraternité, la justice pour tous, une humanité réconciliée et la joie.

Quelle décision importante dois-je prendre à partir de la racine et non à partir de la précipitation, du calcul ou de la pression ?

Des fruits pour les autres

La racine n’existe pas pour elle-même ; elle existe pour porter du fruit, et l’arbre ne mange jamais ses propres fruits : ils nourrissent d’autres.

Telle est notre engagement piariste : porter des fruits qui deviennent opportunité, consolation, libération et espérance… lorsqu’une école conçoit de nouvelles stratégies d’apprentissage pour les élèves qui ont le plus de difficultés ; lorsqu’un projet d’éducation non formelle offre des environnements sûrs et significatifs pour des adolescents en situation de risque ; lorsque l’action sociale accompagne des familles vulnérables, des migrants et tant d’autres groupes sans horizon ; lorsque le Mouvement Calasanz génère des expériences qui renforcent la foi, la communauté (le groupe) et le service ; lorsque nos réseaux (de paroisses, d’éducation non formelle et d’action sociale, d’Alumni) collaborent pour multiplier la créativité et atteindre là où, seuls, nous n’arriverions pas ; et lorsque religieux et laïcs travaillent ensemble avec la même passion, en partageant la mission et le charisme ; lorsqu’un ancien élève, formé dans nos écoles, apporte à sa profession l’honnêteté et la sensibilité sociale qu’il a reçues un jour. Chacun de ces fruits a un nom concret, un visage concret, une histoire concrète. Car le véritable fruit piariste n’est jamais abstrait : c’est toujours quelqu’un.

La racine et les pauvres se cherchent toujours. Seul celui qui est bien enraciné peut se pencher vers les petits. Seul celui qui est fondé peut être une maison pour les vulnérables.

Lorsque Muhammad Yunus parle des hommes bonsaï[2], ce n’est pas pour louer leur apparence, mais pour dénoncer une injustice : le pauvre est comme un bonsaï parce que quelqu’un a réduit artificiellement l’espace où sa racine pouvait se développer. Si la terre était suffisante, il grandirait autant que n’importe qui. Cette image éclaire bien notre mission : les Écoles Pies existent pour créer un espace éducatif, spirituel et communautaire pour ceux qui l’ont restreint, afin que leurs racines puissent s’enfoncer et que leurs vies puissent se déployer dans la liberté.

Les enfants et les jeunes pauvres ont été la racine choisie par Calasanz pour donner sa vie.

C’est là qu’il a trouvé la bonne terre où Dieu lui demandait de planter ses œuvres, les Écoles Pies. Revenir aux pauvres, c’est toujours revenir à la racine.

Quelle pauvreté réelle – personnelle, communautaire ou sociale – me demande d’ouvrir davantage d’espace pour que la racine de la justice puisse grandir en moi ?

Des racines qui s’entrelacent

Avec la permission des lecteurs amateurs de botanique : ce n’est pas une seule racine qui soutient l’arbre, mais tout un réseau diversifié. Pour nous, c’est la communauté. La vie piariste grandit lorsque nous sommes ensemble, lorsque nous partageons la même terre, lorsque nous traversons des étroitesses et que nous restons malgré tout, lorsque nous acceptons les inconforts propres à la vie communautaire, lorsque la tâche est invisible et peu reconnue, et que pourtant nous continuons à la soutenir. La communauté se fortifie ainsi : lorsque nous nous connaissons vraiment, lorsque nous prions les uns pour les autres, lorsque nous partageons lumières et ombres, lorsque nous accompagnons la mission des frères, lorsqu’une génération soutient une autre, lorsque nous comprenons que notre mission commence dans la communauté.

Quels visages concrets élargissent aujourd’hui ma racine davantage que je ne l’aurais imaginé ?

La racine comme origine : Calasanz

Ceux d’entre vous qui ont visité la Maison Générale de San Pantaleo sont sûrement passés par la chambre de notre cher Joseph de la Mère de Dieu. Ceux qui vivent ici ont la grâce de la voir chaque fois que nous prions à la chapelle. Ce qui m’impressionne toujours, c’est précisément le peu qu’elle cherche à attirer l’attention. Un lit simple, une petite table et quelques objets de plus. Rien de superflu, rien qui cherche à se faire remarquer. Calasanz ne vivait pas à partir de l’apparence, mais à partir de l’intérieur. Il ne cherchait pas la visibilité, mais la fidélité ; il ne cherchait pas d’abord la structure, mais la confiance ; il ne cherchait pas la sécurité, mais la mission. Sa racine était limpide : le Christ, les enfants et les pauvres.

Si nous revenons là, tout se régénère. C’est aussi notre racine commune aujourd’hui : la foi, la vocation éducative, la préférence pour les pauvres, la communauté, la pastorale et la spiritualité, et l’évangélisation par l’éducation. De cette racine humble et solide est né un arbre qui embrasse aujourd’hui le monde.

Je profite de l’occasion pour remercier le Mouvement Calasanz non seulement pour le slogan qu’il nous a offert, mais pour tout le travail qu’il réalise dans tant de présences piaristes : un travail si discret et en même temps avec de si beaux fruits que nous voyons chaque semaine dans les rencontres des groupes, et aussi dans les grands événements, comme le récent Jubilé des jeunes. Que chaque fois que nous contemplons le slogan et le logo Ta racine, nous nous arrêtions un instant pour méditer sur ce qui nous nourrit et nous soutient réellement.

Que l’Avent nous rappelle que seul grandit vers l’extérieur celui qui a d’abord grandi vers l’intérieur, et qu’il n’y a pas de mission féconde sans une intériorité bien enracinée.

Jésus,

racine vivante de notre vocation,

réveille en nous le premier amour,

fortifie ce qui est faible,

nourris ce qui est assoiffé

et fais que nos vies portent un fruit abondant

pour tes petits.

Amen.

Avec affection et en communion,

P. Carles, Sch. P.

Père Général des Écoles Pies.

30 novembre 2025, saint André, premier dimanche de l’Avent.

[1] Psaume 37 (36), 9. La version française dit « déracinés ». Les méchants seront déracinés, mais qui espère le Seigneur possédera la terre.

[2] Les pauvres sont des personnes “bonsaï”. Il n’y a rien de mauvais dans leurs semences. Simplement, la société ne leur a jamais donné une base pour grandir. Tout ce qu’il faut pour sortir les pauvres de la pauvreté, c’est que nous créions pour eux un environnement favorable. Une fois qu’on permet aux pauvres de libérer leur énergie et leur créativité, la pauvreté disparaît très rapidement.

Yunus, Muhammad. Banker to the Poor: Micro-Lending and the Battle Against World Poverty. PublicAffairs, 1999.